Cause et causalite



CAUSE ET CAUSALITÉ

1. Pourquoi faut-il parler de causalité ?

 

La causalité est définie en général comme le rapport de la cause à l'effet qu'elle produit. Comme relation, la causalité prend donc en compte non seulement le phénomène causal en tant que tel, mais aussi les liens possibles entre la cause et son effet. Elle devient ainsi une notion englobante, dont la cause n'est qu'un aspect particulier. 23699ubz82nly2o



Dans la tradition grammaticale, lorsqu'on parle de "rapports logiques", on envisage les rapports qu'on pourrait établir entre deux propositions A et B, de sorte que leur réunion puisse exprimer la cause, la conséquence, le but, la condition, la concession et l'opposition, la restriction, ou tout simplement, un lien de type temporel.

Notre hypothèse est que tous ces rapports sont traversés par l'idée de cause, que la cause, en tant que constante sémantique, est déterminante dans la constitution de ces mouvements de pensée.

Outre les problèmes de méthode que pose l'analyse de la causalité, nous nous sommes confrontée aussi avec une question d'approche. En effet, nous nous sommes longuement demandé s'il fallait traiter de la causalité en début de notre entreprise, dans le but de fixer un cadre interprétatif à la cause, ou s'il fallait mieux s'y attaquer vers la fin, en tout cas après avoir mis en évidence les aspects les plus pertinents du rapport de cause à effet.

Si nous nous sommes décidée pour ce deuxième type d'approche, c'est parce que nous envisageons de traiter la causalité en nous servant des acquis de l'analyse causale. bl699u3282nlly

Pour ce faire, revenons un instant aux définitions qu' Oswald Ducrot donne à la notion de cause [1] :

1. B a été rendu nécessaire par A.

2. B était impossible sans A.

3. La relation entre A et B est générale.

4. A a produit B.

On peut facilement observer que Ducrot pose comme base de définition l'existence de deux entités, A et B, que nous nous défendons pour l'instant d'appeler propositions, entre lesquelles il y a un type constant de rapport logique marqué par les modalités du nécessaire, de l'inéluctable, du contingent.

On observe également que ce que définit Ducrot n'est pas, à proprement parler, la cause, mais la causalité envisagée comme le parcours logique entre la cause et l'effet.

Nous allons essayer, en ce qui suit, d'harmoniser la théorie de Ducrot, avec celle, plus récente, que Patrick Charaudeau expose dans la Grammaire du sens et de l'expression [2].

Patrick Charaudeau place l'analyse de la causalité entre le point de vue de la logique propositionnelle [3], qu'il juge insuffisante pour l'appropriation du phénomène, vu qu'elle a besoin d'attribuer une valeur de vérité référentielle fixe à chaque proposition (nécessaire, suffisante, etc.), alors que toutes les circonstances du discours n'y sont pas prises en compte et le point de vue morphologique de la tradition grammaticale. Tout devrait passer, à son avis, par un point de vue sémantique [4], à même de rendre compte de la mécanique conceptuelle d'une relation complexe, telle que la causalité.

Pour ce faire, Charaudeau propose [5] d'emprunter à la logique certaines de ses procédures et de tenir compte à la fois des circonstances de discours, sans négliger pour autant les contraintes syntaxiques de la construction des énoncés.

Nous résumons comme suit l'hypothèse de P. Charaudeau :

La causalité est définie comme une opération :

· établissant une relation logique entre deux propositions A1 et A2 ( A et B dans le développement de Ducrot),

· de telle sorte que poser l'une (A1) signifie pouvoir poser l'autre (A2), en ce sens que A1 entraine l'existence de A2 et inversement, A2 constituant le point d'aboutissement de A1[6].

Deux sont, selon son opinion, les facteurs qui font varier la relation de causalité:

· la nature du lien [7] entre A1 et A2, qu'il appelle "condition logique"

et

· la visée, généralisante ou particularisante, de la valeur de vérité qu'on attribue au rapport entre A1 et A2.

Par "type de lien" [8], Charaudeau comprend le possible, le nécessaire, l'inéluctable et l'exclusif (déterminations d'ordre modal), mais il prend soin de signaler que ces valeurs de vérité se mesurent soit sur l'assertion de base (A1), soit sur la relation A1 ® A2 [9]. Elles dépendent, en outre, du degré de réalisation des assertions A1 et A2 (effectivité / éventualité) et de leur mode d'apparition (unicité / répétition) [10].

Les "types de liens" se combinent avec les "types de visées" (généralisante, particularisante, hypothétique) pour traduire un mouvement de pensée spécifique de la relation de causalité.

Quelles pourraient être les conclusions qui se dégagent de cet aperçu ?

Tout d'abord, Charaudeau envisage la relation de causalité comme un rapport de la plus grande généralité : A1® A2 et, comme il le dit, toutes les propositions circonstancielles relèvent de cette définition générale [11].

En deuxième lieu, il fait constamment la spécification que le/les rapport(s) a (ont) lieu entre des assertions (et non entre des faits, événements, etc.), et pose que le passage de A1 à A2 relève du phénomène d'inférence qui dépend des circonstances du discours [12].

Il arrive à définir ainsi les catégories de la causalité comme la réunion entre une condition logique et une valeur de vérité [13] :

L'IMPLICATION : causalité à visée généralisante

L'EXPLICATION : causalité à visée particularisante

L'HYPOTHÈSE : causalité à visée hypothétique.

A l'intérieur de la catégorie de l'implication, P. Charaudeau voit l'existence de trois sous-catégories comme suit : l'implication conditionnelle, l'implication absolue simple, l'implication absolue réciproque, toutes les trois étant [placées sous le signe de la visée généralisante qui fait que le mouvement de pensée saisisse globalement l'assertion de base et l'assertion dépendante [14].

Revenant à Ducrot, il semble que ce genre de relation est défini chez lui comme générale [15], où A et B ne sont pas des événements particuliers, mais des prédicats (propriétés ou actions).

Le mérite de Charaudeau est certainement d'avoir raffiné la théorie de Ducrot en l'appliquant plus directement aux structures de la langue. Ainsi : l'exemple de Ducrot : "Une nourriture excessive est cause de vieillissement prématuré" [16] pourrait se traduire par :

(1) Si on mange trop, on vieillit prématurément., ou

(2) Tous ceux qui mangent trop vieillissent prématurément., ou encore :

(3) Seul celui qui mange trop vieillit prématurément., ce qui correspondrait à l'implication conditionnelle (1), à l'implication absolue simple (2) ou à l'implication absolue réciproque (3) de Charaudeau.

On observe que dans ce cas, les conditions de vérité varient en fonction du type d'implication. Ainsi, dans (1), l'implication satisfait à une condition nécessaire, en ce sens que la négation de l'assertion de base, entraine obligatoirement la négation de l'assertion dépendante ("Si on ne mange pas trop, on ne vieillit pas prématurément"). Avec l'implication absolue simple (2), dans la terminologie de Charaudeau, on satisfait à une condition inéluctable, en ce sens que "poser A1 entraine obligatoirement A2 [17]. Enfin, avec l'implication absolue réciproque (3), on est en présence d'une condition exclusive de réciprocité, A1 et A2 se déterminant l'un l'autre.

On ne met pas en discussion ici la validité de fait des énoncés évoqués. On peut voir, par contre, comment agit la cause :

(1) Si on mange trop, on vieillit prématurément.

(1') Si on vieillit prématurément, c'est qu'on mange trop (on a trop mangé).

(2) Tous ceux qui mangent trop vieillissent prématurément.

(2') ? Tous ceux qui vieillissent prématurément mangent trop (c'est parce qu'ils mangent trop ...).

(3) Seul celui qui mange trop vieillit prématurément.

(3') *Seul celui qui vieillit prématurément mange trop.

L'exemple (2') est une généralisation abusive, alors que (3') contredit l'ordre logique de cause à effet.

Pour Charaudeau, l'explication est une relation de causalité à visée particularisante, comportant quatre sous-catégories [18]

· l'explication conditionnelle, qui se distingue de l'implication conditionnelle par le type de visée, permettant de se combiner avec différentes conditions, comme le possible :

(4) S'il vient me voir, nous pourrions mettre les choses au clair.,

le nécessaire :

(5) Si tu te décides de dire la vérité, tu pourras ensuite t'en aller.,

ou même l'exclusif :

(6) Tu ne pourras t'en aller que si tu te décides de dire la vérité.

Tour à tour, les propositions en "si", celles donc qui déterminent l'existence de la deuxième proposition, expriment une condition possible (parmi d'autres), une condition nécessaire (elle se place également parmi d'autres conditions, mais c'est une condition nécessaire minimale) ou une condition unique de l'ordre de l'exclusif.

Dans les cas (4) et (5), il y a un lien de nécessité qui unit les deux propositions, ou, mieux dit, le passage de la première vers la seconde, la distinction entre le nécessaire et le possible se faisant avec une certaine difficulté. C'est pourquoi, dans ce genre de cas, on parle plutôt de "condition favorable" pour que B se réalise [19]. Cela se traduirait par un raisonnement tel que : "Si B a (a eu, aura) lieu, c'est parce que A a (a eu, aura) lieu auparavant", ce qui est un raisonnement de type causal.

· l'explication causale, chez Charaudeau [20], diffère fondamentalement de l'explication conditionnelle, en ce sens que le mouvement de pensée ne suit plus l'itinéraire A1 ® A2, mais pose en premier l'existence de A2 pour remonter jusqu'à son origine (A1), tout en reposant sur une condition inéluctable (ce qui justifie que l'on pose A2, c'est l'existence de A1) [21] :

(7) Il a mal à la tête parce qu'il a trop bu.

En fait, c'est la traduction de la deuxième définition de Ducrot [22] : "B était impossible sans A". L'effet est ici considéré comme signe de sa cause. Il faut ajouter aussi que la quatrième définition de Ducrot, celle qui pose que "A a produit B" [23], qui semble expliquer le moteur même de la causalité en tant qu'action, n'exclut nullement le fait qu'entre A et B il y ait un lien de nécessité, mais pose principalement le caractère efficient de la cause et l'antériorité de la cause par rapport à son effet.

En outre, Charaudeau étend la sphère de l'explication à d'autres types de rapports qui reposent sur un lien causal :

· l'explication conséquentielle [24], dans laquelle le mouvement de pensée suit un itinéraire opposé à l'explication causale : on part de l'existence de A1 pour aboutir à l'existence de A2, qui en dépend, tout en se plaçant sous le signe de l'inéluctable présenté comme exclusif :

(8) Il a trop bu, de sorte qu'il a mal à la tête.

Cette explication par la conséquence est traversée par l'existence implicite d'une proposition généralisante du type "Quand (chaque fois que) on boit trop, on a mal à la tête", ce qui rend possible la contestation de la cause impliquée : "Ce n'est pas parce qu'il a trop bu qu'il a mal à la tête".

· l'explication finale, chez Charaudeau [25], se distingue de l'explication par la conséquence par le fait que le mouvement de pensée n'est qu'envisagé à partir de l'assertion A1, alors que dans le cas de la conséquence il est mené jusqu'à son aboutissement. Le rapport de but se déroule sous le signe du nécessaire, avec l'existence implicite d'une cause "modalisée par un vouloir" [26] :

(9) Il a arrêté de boire, pour ne pas avoir mal à la tête.

Ici, "arrêter de boire" équivaut à un vouloir / intention : "ne pas avoir mal à la tête", tout en sachant que l'excès d'alcool produit des maux de tête.

Enfin, Charaudeau dégage un type de causalité à visée hypothétique (particularisante) [27] qui s'inscrit, selon lui, dans la relation générale de causalité : A1 ® A2. Il se hate néanmoins de préciser qu'il y a une grande différence entre l'implication conditionnelle et la relation hypothétique, en ce sens que l'assertion de base (A1) est placée sous le signe du doute quant à son existence, ce qui n'est pas le cas pour la condition qui peut s'actualiser et se vérifier [28]. En d'autres termes, dans le cas de l'hypothèse, la relation ne peut être actualisée, ce qui explique par ailleurs l'emploi de certains temps (imparfait, plus-que-parfait pour A1, futur hypothétique pour A2). Il s'agit là d'un irréel du présent ou d'un irréel du passé différents du potentiel qui caractériserait l'implication conditionnelle et qui a le propre de pouvoir s'actualiser.

De tout ce que nous avons dit auparavant, il se dégage qu'il y a quelques différences importantes dans la manière d'approche de la causalité des deux auteurs cités. Ducrot veut donner à sa description de la causalité un caractère explicatif plus large: il définit la constante sémantique causale au niveau des liens phénoménologiques reliant A et B, envisagés comme événements entretenant des rapports plus ou moins forts de nécessité, dans le cadre plus étendu d'un déterminisme causal. Charaudeau, lui, parle d'assertions (A1 et A2) et non d'événements, place donc l'analyse à un niveau logico-linguistique et envisage tous les rapports qui de près ou de loin ont trait à la cause.

A son tour, J.B. Grize, tout en procédant à l'analyse des organisations raisonnées, dans le cadre des représentations sociales [29], parle de la nature des "relations d'étayage" qui peut être "fort diverse". Il en dégage cinq, en admettant que ceci est loin d'être exhaustif (1. raison, 2. cause, 3. finalité, 4. appel aux faits, 5. usage du temps).

Quant à nous, nous nous proposons en ce qui suit d'analyser un peu plus à fond certains rapport englobés dans la notion générale de causalité, et cela dans le but de démontrer :

- que la cause ne peut s'analyser, dans le cadre d'une théorie argumentative, comme un simple phénomène logico-linguistique particulier;

- que la causalité est impliqué dans tout type de raisonnement et par cette raison elle se place au coeur même de l'activité argumentative.

2. Temporalité et causalité

L'illustration de la relation causale par les structures d'une langue donnée, tel le français, part toujours de l'idée que la cause est un type spécial de rapport s'installant entre deux événements ou situations considérés dans leur successivité temporelle.

A est cause de B est sans doute la formule la plus simple qui expliciterait cette relation. Au point de vue temporel, A se situe toujours avant B, le précède dans le temps [30]. La cause (A) et l'effet (B) peuvent être considérés indépendamment, mais c'est dans leur relation que l'on retrouve l'effet de causalité, car si la cause entraine l'effet, ce n'est pas qu'elle le contienne, c'est qu'elle l'appelle. Si la cause constituera pour nous l'événement produisant l'effet, la causalité sera l'enchainement nécessaire des phénomènes par un dynamisme rationnel conduisant de la cause à l'effet par un mouvement de pensée directionné. Enfin, si la cause peut, linguistiquement parlant, être isolée et interprétée d'une manière assez nette, la causalité, par contre, dans une perspective sémantique, n'est pas, à notre avis, facile à déterminer; sauf les circonstances typiques, elle ne constitue pas ce qu'on pourrait appeler une "relation pure", mais empreinte de significations diverses dans et par lesquelles elle se réalise.

Ainsi, il y aura toujours un point commun entre causalité et temporalité : ces deux constantes sémantiques s'entrecroisent car, comme nous l'avons déjà dit, la relation causale est déterminée par la successivité temporelle.

Nombreuses sont les preuves qui pourraient soutenir l'existence du rapport cause-temps. Notons tout d'abord la présence en français des locutions conjonctionnelles de cause qui évoquent un lien temporel : à présent que, dès l'instant où, dès lors que, du moment que, maintenant que, mais aussi étant donné que, vu que,

attendu que, qui, tout en exprimant une cause qui rappelle un fait constaté, lui ajoutent un sens d'antériorité temporelle déterminée :

(10) Etant donné qu'on n'y peut rien, le mieux est d'attendre.

Dans le même sens, les conjonctions proprement temporelles admettent dans certaines circonstances une lecture causale :

(11) " - On laisse tomber les batons. Demain, quand on saura mieux apprécier les distances, on jouera à mains nues."[31]

(12) " La vie de Mme Dalloway lui parut soudain insignifiante, pour ne pas dire nulle, lorsqu'elle l'envisagea depuis ce nouveau monde, dont elle connaissait bien entendu l'existence, mais

dont elle n'avait jamais soupçonné la force."[32]

Le problème se complique lorsqu'il s'agit de déterminer le sens global de deux propositions en rapport de parataxe. La relation de dépendance causale est sans doute plus difficile à identifier de façon automatique :

(13) Marie a froissé ses vêtements. Elle les a entassés dans l'armoire.

Le passé composé aoristique dans les deux propositions fonctionne comme un inverseur d'ordre de succession attendu.

Laurent Gosselin observe que dans d'autres cas la relation de dépendance causale peut même suspendre la succession temporelle, comme dans cet exemple que nous lui empruntons [33] :

(14) Luc s'est ennuyé. Il a passé ses vacances dans son appartement.

Dans l'exemple (13), le second procès (suivant l'ordre linéaire) exprime la cause du premier, avec lequel il entre dans un rapport chronologique d'antériorité. Dans l'exemple (14), le rapport temporel est de simultanéité. Les causes dont nous parlons constituent des explications aux énoncés qui précèdent dans la chaine. On pourrait ainsi imaginer un développement à droite formé d'une succession d'explications qui finirait par se saturer :

(13') Marie a froissé ses vêtements. Elle les a ramassés de partout. Elle les a roulés en boule. Puis, elle les a entassés dans l'armoire.

 

La tendance à la lecture causale pourrait donc être mise sur le compte d'un scénario prototypique selon lequel, lorsqu'on entasse des vêtements dans l'armoire, on les froisse. Mais aussi, comme l'observe Gosselin, sur "le caractère informationnellement insuffisant" de l'énoncé initial qui exige l'explication qui suit [34].

Reste la question du temps. En quoi la temporalité des deux propositions en rapport de causalité peut-elle nous intéresser ?

Au fond, le bon sens et l'intuition nous conduisent à faire les observations suivantes :

- les deux propositions se réclament d'une certaine autonomie narrative;

- les deux procès correspondants sont, tous deux, au passé composé accompli;

- le second procès est, de par la spécificité de la relation causale, soit antérieur au premier (comme c'est le cas en (13)), soit simultané.

Il y aurait aussi des contre-exemples, mais à une lecture plus attentive on se rend compte que dans un enchainement comme :

(15) Marc est heureux. Marie arrivera mardi

où l'on est amené à donner une interprétation causale au lien de parataxe, toute manipulation temporelle reste bloquée :

(15') * Marc était heureux. Marie arrivera mardi.

Au fait, la postériorité du deuxième procès par rapport au premier, laquelle serait en outre exclue par la contrainte qui régit la relation de dépendance causale, pourrait s'expliquer par la présence du discours indirect libre :

(15'') Marc est heureux que Marie arrive mardi.

Ceci dit, la question de la chaine temporelle dans ce type d'enchainement énonciatif semble être tranchée : la causale explicative présente le procès comme antérieur ou tout au plus comme simultané au / avec le procès qui représente l'effet. Cela autoriserait l'emploi dans la deuxième proposition des temps ayant la capacité d'exprimer l'antériorité et / ou la simultanéité. Pourtant, certaines combinaisons de temps verbaux sont impossibles :

(16) * Marie froissa ses vêtements. Elle les avait entassés dans l'armoire.

Par ailleurs, une succession de deux temps verbaux n'exprime pas toujours, dans ce type de structure, la même relation chronologique que s'ils appartenaient à des propositions indépendantes.

La question du lien temporel dans la structure de dépendance causale apparait ainsi sous un nouveau jour.

Les diverses lectures temporelles des structures causales de ce type pourraient être expliquées à l'aide des intervalles de référence [35].

En effet, dans l'exemple (13), chacun des deux intervalles de référence semble être saturé à l'intérieur de sa propre proposition : Marie a froissé ses vêtements. Elle les a entassé dans l'armoire. La relation entre les deux procès est non contrainte.

Par contre, lorsque l'un des procès possède un intervalle de référence non saturé, une contrainte pèse sur l'ensemble laquelle exige que cet intervalle soit saturé d'une certaine manière :

(17) Il a fallu l'opérer. Il avait une appendicite.

L'intervalle non saturé du deuxième procès trouve son appui dans le premier qui met pratiquement fin au second. Le rapport est de coïncidence temporelle, donc de simultanéité.

Par contre :

(17') * Il fallait l'opérer. Il a eu une appendicite.

semble moins recevable, du fait qu'il y a rupture entre l'intervalle de référence du second procès par rapport au premier non saturé.

Parfois, ce genre de conflit peut se résoudre par l'adjonction d'un circonstanciel de localisation temporelle :

(18) Je n'ai pas déjeuné. J'avais mal à la tête.

(18') * Je ne déjeunais pas. J'ai eu mal à la tête.

(18'') A 3 heures, je ne déjeunais encore pas. J'ai eu mal à la tête pendant toute la matinée.

L'introduction des circonstants comme antécédents de référence temporelle sature les intervalles et permettent une lecture d'antériorité causale.

Dans :

(19) Pierre regarde la télé. Il a terminé ses devoirs.

la lecture causale n'est pas si évidente. Elle passe par une interprétation énonciative :

(19') Tiens, Pierre regarde la télé. Il a terminé ses devoirs.,

où les procès sont ressentis comme simultanés dans le présent de l'énonciation.

Il se peut également que les deux procès présentent des intervalles de référence non saturés, ce qui fait normalement que toute la séquence soit ressentie comme non autonome :

(20) Il se faisait toujours adresser des reproches par ses parents. Il avait les cheveux trop longs.

La référence doit être cherchée au-delà des frontières de la séquence causale, dans un contexte élargi.

Tous les exemples que nous venons de citer, comme d'ailleurs les contre-exemples aussi, témoignent du fait que le choix des temps des procès en rapport de causalité se trouve sous le signe de cette double contrainte qui veut que le procès exprimant la cause se place temporellement dans l'antériorité ou tout au plus en simultanéité de / avec le procès exprimant l'effet. Mais cette contrainte seule n'est pas capable de résoudre des situations comme :

(21) Il a dérape. Ses pneus étaient usés.

(21') * Il a dérapé. Ses pneus avaient été usés.

Il faut tenir également compte du principe de la dépendance contextuelle qui permet de rendre compte de l'inacceptabilité de certaines combinaisons temporelles :

(22) Il dérapait. Ses pneus étaient usés.

mais

(22') * Il dérapait. Ses pneus ont été usés.

(22'') * Il dérapa. Ses pneus ont été usés.

(22''') * Il dérapait. Ses pneus avaient été usés.

(22'''') * Il dérapa. Ses pneus avaient été usés.

L'explication de ces incompatibilités pourrait être cherchée dans les propriétés des intervalles de référence, telles qu'elles ont été énoncées par Gosselin [36]. L'intervalle de référence est "sémantiquement non-autonome", autrement dit, il entre nécessairement en relation avec un autre intervalle du contexte. C'est une relation de type anaphorique, comme celle de la référence nominale. En revanche, l'intervalle du procès n'est pas anaphorique, mais il peut, dans certains contextes, entretenir une relation référentielle avec d'autres intervalles de procès.

Lorsque l'intervalle du procès coïncide avec l'intervalle de référence, la lecture causale s'impose sans trop de difficulté. Si, par contre, les deux intervalles sont différés, il y a une contrainte qui pèse sur toute la séquence et sur le choix des temps verbaux.

La présence dans la première proposition de l'imparfait, dans certains de nos exemples, dissocie l'intervalle de référence de celui du procès. Or, dans ces conditions, l'intervalle de référence du premier procès avec celui du second ne coïncident plus, ce qui contrevient au principe de dépendance contextuelle.

3. Cause / conséquence / but

Sur un plan syntaxique, rien ne nous autoriserait de faire un rapprochement aussi catégorique entre les trois types de rapports logiques, communément désignés par le terme de cause, conséquence et but. En effet, ces trois structures (B parce que A,

A de sorte que B, A pour que B) bénéficient, linguistiquement parlant, de moyens d'expression spécifiques qui excluent d'emblée toute confusion possible.

Pourtant, l'embarras subsiste quand il s'agit de dépasser la tradition proprement grammaticale, pour aborder une vision sémantico-pragmatique du phénomène causal. Cause, conséquence et but s'inscrivent comme des rapports privilégiés dans un mouvement général de pensée empreint de causalité. C'est dans le cadre d'une causalité englobante que l'on pourrait juger de la spécificité de chacun de ces rapports.

Cause, conséquence et finalité sont étroitement liées entre elles, et, comme le remarque Charlotte Hybertie [37], cela est vrai non seulement au seul niveau de leur expression linguistique, mais aussi dans les faits.

Telle que nous l'avons définie au début même de notre démarche [38], une relation de cause à effet pose qu'il y ait un objet, un événement ou un phénomène désigné par le terme cause censé se placer à l'origine d'un autre objet, événement ou phénomène appelé effet (ou conséquence), en se sens que si la cause se produit, l'effet a lieu également [39].

Cela veut dire que, dans le monde physique, selon une représentation commune [40], tout fait qui a lieu est produit (lire provoqué) par un autre fait, l'un étant la cause et l'autre la conséquence. L'apprentissage du monde sensible et des lois qui le gouvernent amène les humains à reconsidérer le rapport de cause à effet comme une possibilité d'accéder à certains buts, en ce sens qu'à travers la raison et par une volonté déterminée, l'être humain arrive à produire des actions en vue d'une fin, transformant ainsi les causes en motifs ou mobiles raisonnables.

Au niveau de la pensée humaine, le cheminement entre la cause et l'effet reproduit des mouvements déductifs ou inductifs, directs ou indirects [41], traduisibles en des relations complexes basées sur des actes d'inférence.

Du point de vue psychologique [42], ce qui compte c'est l'ordre chronologique dans lequel se déroule l'acte d'inférence, autrement dit, le fait que le mouvement entre les prémisses et la conclusion se réalise dans le sens de l'analyse ou de la synthèse. Au niveau rhétorique, ce qui compte c'est l'ordre dans lequel on énonce les propositions qui sous-tendent le raisonnement dans le discours.

A ce propos, Teodora Cristea [43] observe que dans le couple cause / conséquence il s'agit d'une question de visée : suivant la visée adoptée, on a deux types de structures, selon que la conséquence est exprimée dans la proposition principale (structure causale) ou dans la subordonnée (structure consécutive).

Petru Ioan [44] souligne que l'analyse s'avère d'autant plus nécessaire que l'inversion dans l'ordre du discours se combien avec celle qui caractérise l'ordre de l'inférence. Il dégage ainsi plusieurs types de rapports possibles [45] :

· L'ordre direct (ou synthétique) de l'inférence :

- discours direct :

(23) Le dollar monte, donc le prix de l'essence va monter aussi.

- discours indirect :

(24) Le prix de l'essence va monter, puisque le dollar monte.

· L'ordre indirect ou analytique de l'inférence :

- discours direct :

(25) Le prix de l'essence monte, donc le dollar a monté aussi.

- discours indirect :

(26) Le dollar a monté, car le prix de l'essence monte.

Ce sont là deux phénomènes directement observables ou dans l'ordre de prévisibilité.

L'ordre direct ou synthétique pose que "le dollar monte", ce qui permet d'inférer que "le prix de l'essence va monter aussi" et ceci sous la forme d'une séquence conclusive (23) du type A ® B, ou causale (24), du type B ¬ A (un type d'étayage particulier).

L'ordre indirect ou analytique de l'inférence pose que "le prix de l'essence monte", ce qui permet d'inférer que "le dollar a monté", et ceci sous la forme d'une séquence conclusive (25), ou explicative (26).

La pensée est, on le voit clairement, directionnée de manière différente, ce qui s'illustre aussi par le choix des temps verbaux opéré par le locuteur.

Charlotte Hybertie [46] opère une distinction entre les opérateurs de consécution factuelle et les marqueurs de raisonnement. En effet, il se peut que le sujet de pensée soit amené à établir une relation de cause à conséquence entre des faits donnés dans son expérience :

(27) Il est arrivé en retard parce qu'il a raté son bus. (conséquence ® cause)

ou bien :

(28) Il a raté son bus, si bien qu'il est arrivé en retard. (cause ® conséquence),

mais il peut également procéder à une inférence dont le marqueur n'est que la trace :

(29) Il est arrivé en retard, donc il a (dû) raté (rater) son bus.

(30) Il a raté son bus, donc il a dû arriver en retard.

On part dans ce cas d'un fait donné dans l'expérience du sujet parlant [47] pour arriver à poser l'existence d'un autre fait, par un enchainement de type inférentiel. Ce mouvement peut être accompagné par une marque de modalité qui ne fait que souligner l'activité de pensée inférentielle.

Pourquoi une phrase comme :

(31) ? Il est arrivé en retard, donc il a raté son bus.

est perçue comme incongruente, alors que :

(25) Le prix de l'essence monté, donc le dollar a monté.

est parfaitement logique ?

Dans les deux énoncés précédemment cités, la relation cause ® conséquence est de nature différente. Alors que dans (31), il s'agit d'une relation purement contingente (il n'est pas toujours vrai que lorsqu'on arrive en retard, c'est qu'on a raté son bus), dans le deuxième (25), il s'agit d'une relation nécessaire (toutes les fois que le dollar monte, le prix de l'essence monte aussi). Il y a, par conséquent, deux types de donc, l'un exprimant une valeur conclusive, l'autre conséquentielle.

En tant que marqueur conclusif, donc établit une relation qui se place en dehors des valeurs purement référentielles qui valident les relations prédicatives des deux propositions, ce qui fait que dans ce cas la causalité relève de l'ordre du nécessaire. C'est une validation "posée comme préexistante au discours" [48]. Dans l'autre cas, il s'agit d'une différenciation dans la relation de cause à conséquence : "... on est dans l'expression de la causalité, et une cause ne peut être tenue pour équivalente de sa (ou ses) conséquence(s)" [49].

Nous ne nous sommes pas proposée d'entrer dans les détails de l'analyse des marqueurs de consécution, ce n'est pas là notre dessein. Nous avons seulement voulu montrer quels sont les rapports subtiles qui peuvent s'installer à l'intérieur de la relation cause - conséquence, dans le cadre plus large d'une causalité englobante. Le donc de conséquence et le donc conclusif placent différemment le constituant cause dans l'ordre de pensée, soit dans un mouvement bipolaire :

Donnée (cause) ® Résultante (conséquence)

soit dans un mouvement plus complexe, de l'ordre du raisonnement :

Donnée ® Conclusion

­

Cause

soit : A donc B / B parce que A ou bien : A donc B parce que C, où la séquence causale n'est qu'un élément d'étayage en faveur d'une certaine conclusion.

Donc a, par conséquent, des propriétés spéciales, du fait qu'il est capable d'exprimer à la fois concomitance et consécution et par là de présenter la relation comme préexistante à l'énonciation. Ces propriétés le différencient des autres opérateurs consécutifs et tout particulièrement des connecteurs de (telle) sorte (manière, façon) que qui expriment l'existence d'un lien de cause à conséquence entre les faits auxquels réfèrent les énoncés. Comparons :

(32) Il a beaucoup plu dernièrement, les eaux du Danube ont donc monté.

(33) Il a beaucoup plu dernièrement de sorte que les eaux du Danube ont monté.

Donc est un vrai déclencheur de procédures, alors que de sorte que exprime tout simplement une conséquence factuelle, directement observable.

On peut dire que dans le schéma profond du raisonnement enthymémique, tout parce que attire un donc (même quand ce dernier n'est pas exprimé) et tout donc cache un parce que (même quand ce dernier n'est pas exprimé).

Reste à interpréter aussi les couples cause - fin et conséquence - fin. Où doit-on placer la finalité par rapport à la cause et à la conséquence ?

Nous avons déjà vu [50] qu'Aristote parlait de cause efficiente alors qu'il voulait définir une causalité inscrite dans les faits (comme nécessaire ou même contingente) et de cause finale qu'il plaçait du côté de l'intentionnalité, ce en vue de quoi on fait quelque chose. La cause finale est donc le but en vue duquel est produite une action. On peut donc dire que le but est la conséquence voulue, attendue, "l'état de choses que l'on veut voir advenir (...) et qui joue à cet égard le rôle de cause efficiente" [51].

La tradition grammaticale nous enseigne que les relateurs de cause sont différents des relateurs qui expriment le but. En somme, il n'y aurait pas moyen de les confondre. En effet, lorsqu'on compare :

(34) Il se soumet aux ordres parce qu'il a peur des conséquences. avec :

(35) Il se soumet aux ordres pour éviter les conséquences.,

on observe que le mouvement de pensée est différent. Dans (34) on risque une explication causale, alors que dans (35) on exprime le but de l'action mentionnée dans la principale. Pourtant, les deux répondent à une question en "Pourquoi ?" :

(36) - Pourquoi se soumet-il aux ordres ?

- Parce qu'il a peur des conséquences.

- Pour éviter les conséquences.

La séquence finale fonctionne donc elle aussi comme une explication donnée en réponse à une question en "pourquoi ?'. L'existence même de la préposition pour dans la constitution du mot interrogatif pourquoi (pour quoi faire ?) explique cette ambiguïté sémantique, "pour éviter les conséquences" pouvant se traduire par "parce qu'il veut éviter les conséquences" : à la cause factuelle s'ajoute donc le trait "intention", "volition". Parfois, il est difficile de séparer les valeurs du déterminant prépositionnel introduit par pour. Ainsi, dans l'énoncé :

(37) Fermé pour réparations [52]

s'il n'y a pas d'autres indications contextuelles et/ou situationnelles, il est difficile de dire quel sens (causal ou final) on assigne à l'énoncé, alors que dans :

(38) Mis en examen pour dettes

c'est le sens causal qui s'impose. C'est que (37) prête à deux types d'explicitation :

(37') Le magasin est fermé parce qu'on fait des réparation.

(37'') Le magasin est fermé dans l'intention de faire des réparations.,

alors que dans (38) un seul développement est possible :

(38') Le prévenu est mis en examen parce qu'il a fait / pour avoir fait des dettes.

Dans le plan linguistique, la structure pour + infinitif présent exprime le but, alors que pour + infinitif passé exprime la cause.

De l'autre côté, dans le couple fin / conséquence, il y a des situations où la distinction de sens est très subtile, car certaines locutions sont aptes à exprimer aussi bien la finalité que la consécution :

(39) La lampe fut placée de manière que le faisceau de lumière tombait ? tombat sur le livre.

On distingue dans cet exemple soit une finalité inscrite dans la causalité factuelle (... que le faisceau ... tombat), soit une conséquence factuelle (... que le faisceau ... tombait). L'emploi du subjonctif vise dans ce cas la différence entre la conséquence voulue et la conséquence de fait, entre le but et l'effet. D'autre part, le subjonctif peut induire la différence entre la conséquence visée et la conséquence factuelle [53] :

(40) Il agit de façon qu'on peut le suivre.

(41) Il agit de façon qu'on puisse le suivre.,

d'où l'ambiguïté d'un énoncé comme :

(42) Il agit de façon que ses copains le comprennent.,

qui accepte deux lectures, l'une finale, l'autre consécutive. On voit bien que le subjonctif, essentiellement modal, "construit l'agent du procès de P1 en support de visée, source de l'intentionnalité inhérente aussi bien à la réalisation du processus cause qu'à celui de la conséquence. Cette instance subjective est en même temps la source du point de vue présenté dans l'énoncé" [54]. C'est un choix différent du point de vue à partir duquel le monde est représenté. Et Hybertie de conclure que le point de vue est celui de l'énonciateur dans la consécution et celui de l'agent du procès de P1 dans les finales.

Dans la relation consécutive, la cause et la conséquence sont posées comme atteintes, car la conséquence s'actualise par l'emploi de l'indicatif, comme une donnée objective, directement saisissable par le sujet d'expérience. Dans la relation finale, le subjonctif fait que le procès soit présenté comme non encore atteint, mais simplement envisagé, engendré intentionnellement, possible ou virtuel. On a donc affaire aux mêmes chaines causales, ce qui diffère c'est le mode particulier de réalisation du processus cause, ce qui justifie la présence de ce débat dans le cadre plus général visant l'établissement des repères de la causalité.

4. Cause / condition / hypothèse

Théoriquement ou en principe, il faut distinguer la cause de la condition. La cause est ce par quoi est produit l'effet [55]. La condition ne produit pas l'effet, mais permet à la cause de le produire : c'est ce sans quoi il ne se produirait pas [56]. Ainsi, un poids suspendu à un fil tombe lorsqu'on coupe le fil, non parce qu'on l'a coupé, mais parce que le poids est attiré vers la terre en raison de la force de gravitation. Néanmoins, il ne serait pas tombé, si on n'avait pas coupé le fil. Le fait de l'avoir coupé se constitue en condition nécessaire pour la chute du poids. Il s'ensuit qu'un phénomène est produit par des causes sous certaines conditions [57].

Pourtant, dans la pratique courante il arrive de confondre les causes avec les conditions, et cela parce que, d'une part, l'effet dépend souvent de multiples conditions entre lesquelles il est presque impossible de déterminer laquelle constitue la vraie cause et d'autre part, parce que c'est en déterminant la condition nécessaire ou la condition sine qua non [58] que l'on détermine la vraie cause.

Les disciplines de la science du langage (et non seulement) ont largement nuancé les énoncés conditionnels de la forme Si P, alors Q, dans le dessein de définir leurs multiples significations, amis aussi dans le but de faire comprendre certains énoncés en direct rapport avec eux, tels les énoncés contrefactuels.

En linguistique, on fait une distinction très nette entre les énoncés de cause et les énoncés conditionnels. Ils ne partagent pas les mêmes marqueurs, il est pratiquement impossible de les confondre. C'est plutôt au niveau logique et psychologique que l'ambiguïté subsiste, et cela parce que la production de ces énoncés relève de mouvements de pensée qui s'inscrivent dans la sphère de la causalité.

Dans notre travail, la cause a été définie [59] comme un rapport logique d'implication. Comme les énoncés du type Si P, alors Q représentent la formule la plus générale de l'implication, la discussion qu'on en fait semble justifiée.

Dans les langues naturelles, le champ de l'implication est beaucoup plus étendu que le domaine de l'implication logique. En effet, l'implication est une construction syntaxique capable de sous-tendre une grande variété de types sémantiques [60] relevant de facteurs inconnus en logique. Le seul critère de vérité ne suffit plus à expliquer ces constructions, il faut également tenir compte du contenu propositionnel dans sa diversité sémantique. L'interprétation de ces structures passe par un décodage guidé par un ensemble de connecteurs, qui "constituent une sorte d'échelle ou de réseau au sein de l'implication" [61]. Tout ceci fait que la langue se sert de diverses constructions sémantiquement ou pragmatiquement équivalentes à l'implication.

Quand nous avons traité du concept d'implication [62], nous avons souligné le fait qu'on a eu trop tendance à interpréter le sémantisme de la phrase conditionnelle comme une implication matérielle, ou tout au plus comme une implication stricte. En effet, les constructions du type Si P, alors Q ont été traitées comme P ÉQ, où P = l'antécédent et Q = le conséquent, et dans lesquelles la vérité de Q dépend exclusivement de la vérité de P :

(43) S'il a le temps, il pourra t'aider.

Il a le temps (antécédent) É Il pourra t'aider (conséquent)

La valeur de vérité de l'implication P É Q serait déterminée par les valeurs assignées aux propositions P et Q, conformément à la table de vérité [63], notre exemple s'inscrivant de ce fait dans le premier cas.

En réalité, cette assimilation entre les règles de l'implication matérielle et la réalité des langues naturelles est quelque peu forcée. Non que notre phrase ne puisse être interprété dans le cadre de l'implication logique, mais on pense que c'est beaucoup plus que ça.

O. Ducrot remarquait [64] que dans les constructions du type Si P, alors Q (Si A, B chez lui) , la description repose sur la reconnaissance de deux actes de parole successifs : demander tout d'abord au destinataire d'imaginer les situations où P est vrai (les cas 1 et 2 de la table de vérité) et isoler ensuite la seule situation possible (1, dans notre cas). Il observe que par rapport à l'implication matérielle qui envisage quatre situations, l'implication dont nous parlons ne prend en compte que deux, encore qu'elle ne soit pas incompatible avec 3 et 4, mais normalement elle ne s'en sert pas. D'après Oswald Ducrot [65] , quand on dit Si A , B, il ne s'agit pas seulement de voir en cela A ® B , mais aussi de reconnaitre que A précède B du point de vue logique et chronologique, autrement dit, pour que B soit vrai, A doit l'être également, auquel cas A "semble entrainer" B.

Dans Si A , B, A précède de toute évidence B et il en est soit la cause, soit l'explication. Dans A ® B, A suppose B, en ce sens qu'il n'est jamais vrai sans B.

Dans (43), il semble que "s'il a le temps" n'est pas seulement la condition suffisante, mais aussi la condition nécessaire de la réalisation du procès exprimé dans "il pourra t'aider", et Ducrot de supposer que cette interprétation s'explique par la "loi d'exhaustivité" [66]. C'est cette loi qui, d'après lui, est responsable de l'ambiguïté qui régit la sphère du suffisant et du nécessaire et suffisant.

Considérons maintenant :

(43) Il a le temps. Il pourra t'aider.

(43') S'il a le temps, il pourra t'aider.

(43'') S'il avait le temps, il pourrait t'aider.

Le cas (43) est présenté comme une implication telle l'implication matérielle : Il a le temps, donc il pourra t'aider, dans laquelle on a appliqué le premier cas de la table de vérité : antécédent vrai, implication vraie, donc conséquent vrai.

(43') et (43'') relèvent du même type d'implication que (43), mais, comme l'observe P. Lareya [67], cette implication est appliquée de façon différente. Dans les deux cas, le locuteur envisage l'antécédent comme vrai, mais contrairement à (43), il ne dit pas que cet antécédent est effectivement vrai. Lareya remarque [68] que la valeur vrai est ici simplement posée comme une hypothèse. Il s'ensuit que l'hypothèse est une caractéristique commune et de la condition dite "réelle" et de la condition dite "irréelle" ou "potentielle". La différence entre les phrases (43') et (43'') ne doit donc pas être cherchée du côté de l'hypothèse.

C'est à ce point-ci que l'on pourrait se servir de la distinction que Lareya fait entre la condition ouverte (type 43') et la condition fermée (type 43'') [69].

Dans la construction (43'), le locuteur pose une hypothèse sans dire pour autant si elle a des chances d'être vraie ou non en réalité. Il prend, naturellement, en compte le cas où cette hypothèse est vraie, mais il ne va pas plus loin. C'est ce que Lareya appelle "condition ouverte". Dans (43''), on peut envisager deux cas de figure :

(43''') S'il avait le temps, mais malheureusement il n'en a pas, il pourrait t'aider.

(43'''') S'il avait le temps, mais il est peu probable qu'il en ait, il pourrait t'aider.

(43''') exhibe, sous le signe d'une hypothèse reconnue comme fausse, l'ainsi dite condition "irréelle". Dans (43''''), la valeur de vérité de l'hypothèse est indécidable ("non probable" ou "non certaine" , chez Lareya [70]). Dans (43''') et (43''''), l'attitude du locuteur par rapport à l'hypothèse qu'il formule n'est plus neutre comme dans (43'), mais marquée, allant du [- vrai] au [± vrai]. Et c'est également à Lareya de formuler l'idée que l'hypothèse et sa valeur de vérité font partie du posé de l'énoncé, alors que la valeur de vérité réelle attribuée à l'hypothèse par le locuteur fait partie du présupposé [71].

Intégrons maintenant les constructions hypothétiques (43') et (43'') dans ce qu'on appelle un syllogisme hypothétique [72] :

(43') S'il a le temps, il pourra t'aider, or il a le temps, donc il pourra t'aider.

(43'') S'il avait le temps, il pourrait t'aider, or il a le temps, donc il pourra t'aider.

Le propre du syllogisme hypothétique c'est que le terme majeur est la prémisse qui contient la condition, alors que le terme mineur c'est la prémisse qui énonce que la condition énoncée dans la majeure est ou n'est pas réalisée :

Prémisse majeure : S'il a le temps

Prémisse mineure : Il a / il n/a pas le temps

Conclusion : Il pourra / ne pourra pas t'aider

Dans le chapitre "Cause et vérité", nous avons essayé de démontrer que la prémisse mineure joue le rôle de cause pour la réalisation du fait (événement, phénomène) contenu dans la conclusion. Il s'ensuit que dans (43') la cause équivaut à la condition nécessaire et suffisante, ce qui fait qu'une telle formulation, dans le langage courant, soit ressentie comme forcée. Ceci explique pourquoi dans (43'') il y a impossibilité de dire : *S'il avait le temps, il pourrait t'aider, or il avait le temps, donc il pourrait t'aider.

La cause reste dans le domaine du réel, le temps qui lui convient dans le syllogisme c'est le présent de l'indicatif